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Point de vue

Bluepoint Games n’est plus : Sony a appuyé sur la gâchette

Rainer Etzweiler
23/2/2026
Traduction : Martin Grande

Le studio derrière les célèbres remakes de « Demon’s Souls » et « Shadow of the Colossus » n’existe plus. Bluepoint appartenait à Sony depuis des années, et voilà que tout s’arrête du jour au lendemain. Une histoire sans vainqueurs.

Quel était le meilleur jeu de lancement de la PlayStation 5 ? Pour beaucoup, la réponse est évidente : le remake de Demon’s Souls par Bluepoint Games.

Sorti à l’origine sur PS3 en 2009, l’action-RPG de From Software a posé les bases du genre soulslike, révolutionné par la suite avec Dark Souls et porté à la perfection avec Elden Ring. Le studio texan a offert un lifting graphique spectaculaire à Demon’s Souls en 2020.

Deux ans plus tôt, Bluepoint avait déjà comblé les fans avec la somptueuse réédition du jeu culte de la PS2, Shadow of the Colossus. Avant cela, le studio américain avait enthousiasmé le public avec les collections remasterisées d’Uncharted, God of War et Metal Gear.

Les fans étaient ravis de l’excellent travail de Bluepoint Games, et Sony a également reconnu le talent du studio en l’acquérant en 2021.

C’est d’autant plus difficile à comprendre que le groupe PlayStation ait annoncé la fermeture de Bluepoint Games le 20 février 2026.

Une fois de plus, on constate que c’est un signal d’alarme quand les grandes entreprises qualifient leurs employés de « famille ».
Une fois de plus, on constate que c’est un signal d’alarme quand les grandes entreprises qualifient leurs employés de « famille ».
Source : blog.playstation.com

Coup de tonnerre chez Sony

La nouvelle tombe au pire moment qui soit. Non pas qu’il y ait jamais de bon moment pour ce genre de mauvaises nouvelles, mais chez Sony, le feu couve depuis un bon moment. J’ai détaillé plusieurs de ces faux pas dans mon article consacré au cinquième anniversaire de la console. En voici un bref rappel des plus frustrants :

  • au début de la génération PS5, Sony a annoncé pas moins de 12 titres live service, ce qui a été à peu près aussi bien reçu qu’un changement de genre dans un film Marvel par la communauté. La moitié de ces projets ont été purement et simplement abandonnés par la suite.
  • Les dommages collatéraux : les membres du personnel. Plus de 900 personnes ont perdu leur emploi en février 2024, soit environ 8 % des effectifs.
  • Paradoxe : peu de temps avant, l’entreprise s’était lancée dans une frénésie d’acquisitions en rachetant pas moins de dix studios, dont Housemarque (Returnal), Insomniac (Ratchet & Clank) et Bungie (Destiny). Six d’entre eux ont été réduits à peau de chagrin ou fermés après leur acquisition.
  • Le rachat de Bungie, en particulier, a soulevé bien des questions. Sony a déboursé 3,6 milliards de dollars pour le développeur de Destiny. Beaucoup trop, selon les analystes et les initiés du secteur.
  • Les Firewalk Studios et leur shooter multijoueur Concord se sont fait mettre dans le même panier. Concord est resté en ligne moins longtemps que le temps d’un brossage de dents, pour un coût de plusieurs centaines de millions de dollars.
  • L’année 2024 a vu arriver la mise à jour matérielle avec la PS5 Pro. La console coûte autant qu’une chambre en colocation au centre de Zurich, sans lecteur de disque.
  • La même année, Sony a enterré le PSVR2. Encore qu’« enterrer » ne soit pas le mot juste. Sony laisse plutôt le gadget moisir dans un coin en espérant que personne ne remarquera l’odeur de décomposition.
Le prochain shooter de Bungie, « Marathon », sera-t-il un hit ?
Le prochain shooter de Bungie, « Marathon », sera-t-il un hit ?
Source : Bungie

En plus de ces bourdes majeures, les controverses s’enchaînent et la marque dilapide son capital de sympathie au fil du temps. Le drame évitable autour de l’obligation PSN pour les joueuses et joueurs PC en est un bon exemple. Ou encore le fait que personne chez Sony ne semble pouvoir dormir tranquille sans qu’une nouvelle version de The Last of Us ne sorte au moins toutes les deux semaines.

La fermeture de Bluepoint Games vient désormais s’ajouter à ce triste bilan tandis que les fans et les médias restent sans voix.

Bluepoint Games voulait-il développer un jeu live service ?

Comme dirait l’Angry Video Game Nerd : « What were they thinking?! »

Après son rachat par Sony, Bluepoint Games a principalement travaillé sur un seul jeu, à savoir un dérivé live service de God of War.

Je ne comprends absolument pas comment ce projet a pu être validé. Qui a déjà joué à God of War en se disant : « C’est sympa, mais ce serait encore mieux si un coéquipier de mauvais poil me hurlait dans les oreilles qu’il a couché avec ma mère. »

La narration et le développement des personnages constituent l’ADN de la franchise. Une version en ligne de cette formule donne déjà l’impression d’une idée calamiteuse sur le papier.

On ignore comment le projet a atterri sur le bureau du studio texan. Selon des sources non confirmées, Bluepoint Games souhaitait sortir de sa niche remaster/remake, mais une équipe consciente de ses propres forces choisirait-elle en premier lieu de se lancer dans la production d’un jeu live service ? Ce n’est pas juste un autre type de jeu, c’est un terrain de jeu complètement différent.

Un chef-d’œuvre tardif pour la PS4 : « Shadow of the Colossus ».
Un chef-d’œuvre tardif pour la PS4 : « Shadow of the Colossus ».
Source : Sony/Bluepoint Games

À cela s’ajoute le fait que le studio aurait été trop petit pour une telle mission. Bluepoint Games comptait à peine 80 personnes dans ses rangs. Certes, 80 personnes sans expérience du live service pourraient théoriquement mener un tel projet à bien, mais les chances de réussite restent minces.

À titre de comparaison, plus de 100 personnes ont travaillé sur Highguard, le dernier punching-ball live service d’Internet. L’équipe était menée par d’anciens développeurs d’Apex Legends, les créateurs de l’un des meilleurs shooters multijoueurs de la dernière décennie. Malgré de meilleures conditions de départ, tout laisse actuellement présager que Highguard échouera également.

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Comment pouvait-on raisonnablement s’attendre à ce qu’une équipe plus réduite et sans expérience du genre livre un produit cohérent ? Et même si l’initiative venait de Bluepoint, n’aurait-il pas été du devoir d’un bon dirigeant de refuser le pitch ? À chacun son métier, comme on dit.

J’écris plutôt correctement, mais ça ne veut pas dire que j’ai l’étoffe d’un scénariste... Quoique, une idée sommeille en moi depuis un certain temps. Un mime découvre qu’il peut réellement enfermer les gens dans des boîtes invisibles et utilise ce pouvoir pour conquérir l’élue de son cœur. Une comédie érotique avec Nicolas Cage dans le rôle principal et Idris Elba dans celui de son rival. A24, je suis à votre disposition !

La vérité qui dérange

Herman Hulst, co-CEO de PlayStation, justifie la fermeture de Bluepoint Games par « les défis du secteur », « l’évolution des comportements des joueurs » et « un contexte économique difficile » (en anglais). Sa déclaration en langue de bois compile les excuses typiques des géants de la tech, sans trace de responsabilité personnelle ni de remise en question.

En toute équité, il faut préciser que Herman Hulst n’est pas le seul responsable de cette débâcle. Bon nombre des points évoqués ci-dessus sont le résultat de la mauvaise gestion de Jim Ryan. Le prédécesseur de Herman Hulst a tenu les rênes de Sony de 2019 à 2024 et a instauré une approche dogmatique donnant la priorité au live service.

Jim Ryan : ex-CEO de PlayStation et fossoyeur de studios.
Jim Ryan : ex-CEO de PlayStation et fossoyeur de studios.
Source : Keystone SDA

On pourrait objecter que le live service, c’est tout simplement là où se trouve l’argent. Or, les chiffres le confirment, puisque 53 % du chiffre d’affaires de PlayStation proviennent de seulement dix titres. Pour l’exercice fiscal 2024 (clos en mars 2025), il s’agissait de :

  • EA FC,
  • Roblox,
  • Call of Duty,
  • NBA 2K,
  • EA Play,
  • Fortnite,
  • Genshin Impact,
  • EA College Football,
  • GTA 5,
  • Ubisoft+ Classics.
« GTA 5 » reste une véritable machine à billets 13 ans après sa sortie.
« GTA 5 » reste une véritable machine à billets 13 ans après sa sortie.
Source : Rockstar Games

Que Sony investisse massivement dans ce créneau est compréhensible, mais pourquoi tout semble-t-il si désorganisé ? Existe-t-il seulement une stratégie identifiable chez Sony, ou tire-t-on simplement aux dés pour décider quel studio devra essuyer les plâtres du prochain projet live service ? Les six dernières années semblent pencher vers la seconde hypothèse.

Je trouve en outre choquant le fossé entre le succès de PlayStation et les réductions de personnel qui se poursuivent. Sony a récemment enregistré une hausse de 9 % de son chiffre d’affaires dans le segment jeux vidéo par rapport à l’année précédente, alors que trois studios ont été fermés sur la même période.

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Qui sème le vent…

Quand les Firewalk Studios, développeurs de Concord, ont été fermés, la communauté a ri jaune. Avec Bluepoint Games, c’est une tout autre histoire. De nombreux fans expriment leur colère sur les réseaux sociaux de PlayStation. « J’ai perdu toute confiance. Bluepoint était l’un des studios les plus talentueux », peut-on lire dans l’un des rares commentaires publiés sur X que je peux reproduire ici sans censure.

Au plus fort de sa fréquentation, « Concord » comptait presque autant de joueurs actifs que de personnages visibles sur cette image.
Au plus fort de sa fréquentation, « Concord » comptait presque autant de joueurs actifs que de personnages visibles sur cette image.
Source : Sony/Firewalk Studios

Toute cette agitation ne changera pas grand-chose à la stratégie de Sony. D’autant que le géant de l’électronique a d’autres soucis en ce moment, puisque selon plusieurs sources (en anglais), la pénurie de RAM liée à l’IA contraint Sony à repousser la successeure de la PS5. La PS6 ne devrait pas voir le jour avant 2028 au plus tôt. L’information n’a pas encore été confirmée.

Espérons que les décideurs profiteront du temps libéré d’ici là pour faire un peu d’introspection. L’industrie en aurait bien besoin, et Sony tout particulièrement, car le groupe a beau fêter ses résultats trimestriels, un champ de ruines composées de studios fermés et de consommateurs frustrés s’accumule en coulisses.

Pour conclure cette analyse morose sur une note plus légère, j’ai cru jusqu’à aujourd’hui que le jeu s’appelait Demon Souls. J’ai ignoré le « s » du possessif pendant 16 ans. Bon, on a vu plus amusant comme anecdote. Désolé.

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Au début des années 1990, mon frère aîné m’a légué sa NES avec le jeu « The Legend of Zelda», déclenchant ainsi une obsession qui perdure encore aujourd’hui.


Point de vue

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