
En coulisse
Blue Box : sans elle, pas d’Apple
par Kevin Hofer

Apple fête son cinquantenaire. C’est l’occasion de revenir sur une histoire marquée par les révolutions, les échecs et l’art de la mise en scène.
Steve Jobs et Steve Wozniak fondent une entreprise le 1er avril 1976 à Cupertino. Cinquante ans plus tard, Apple compte parmi les entreprises les plus influentes du monde. À l’occasion de cet anniversaire, la rédaction de Digitec Galaxus vous emmène faire un petit voyage dans le temps. Pour savoir comment tout a commencé, lisez cet article de mon collègue Kevin :
Je retrace l’histoire de l’entreprise Apple en m’appuyant sur ses produits les plus importants. Nous nous intéresserons de plus près à cinq objets emblématiques au cours des deux prochaines semaines. Les articles seront ajoutés ici au fur et à mesure.
Ce n’est qu’en 1977 que l’atelier de bricolage se transforme en entreprise industrielle. L’Apple II est livré assemblé dans un boîtier en plastique avec un clavier et des graphismes en couleur, une révolution totale par rapport à l’Apple I qui n’était rien de plus qu’un simple circuit imprimé. La deuxième génération de l’ordinateur construit par Wozniak s’adresse aux écoles, aux particuliers et aux petites entreprises. Il est facile d’y ajouter des équipements, du lecteur de disquettes à la carte Z80 pour les logiciels CP/M. Il est vendu à 1298 USD, ce qui correspond à environ 7000 USD actuels.

Les logiciels font émerger la marque. VisiCalc est le premier tableur pour micro-ordinateur. L’Apple II n’est plus un gadget, mais devient un outil pour la comptabilité, la planification et le contrôle de gestion. En Californie, un programme de soutien équipe les écoles en masse d’ordinateurs Apple II, ce qui habitue toute une génération à cette machine et place Apple en position dominante dans le secteur de l’éducation.
L’Apple II ayant été conçu comme un système ouvert, de nombreux clones apparaissent, bricolés par des amateurs dans les pays de l’Est ou commercialisés à grande échelle. Pour Apple, c’est à la fois un risque et une publicité : la marque devient synonyme d’ordinateur personnel, avant même l’arrivée d’IBM sur le marché. La demande pour l’Apple II est si importante qu’en 1977, l’entreprise quitte le garage des parents de Jobs pour emménager dans un bâtiment à Cupertino. En 1978, Apple compte 60 membres du personnel. Deux ans plus tard, ils sont plus de 1000.
Après l’échec de l’Apple III dû à des problèmes de surchauffe, c’est le Lisa qui en 1983 doit permettre à la marque de séduire le monde des affaires. Il est équipé d’une souris, d’une interface utilisateur graphique et d’une suite bureautique, Apple s’inspire d’idées que Jobs a vues dans le laboratoire de Xerox. Il est convaincu que l’avenir se trouve dans les fenêtres, les icônes et les menus.

Le Lisa est en avance sur son temps au plan technique. Il dispose d’un processeur Motorola de 5 MHz, de 1 Mo de RAM et d’un disque dur de 5 Mo. Il y a juste un minuscule problème : le Lisa coûte 10 000 USD, autant qu’une voiture de milieu de gamme de l’époque. La demande reste donc faible. Les entreprises préfèrent miser sur les PC IBM et les ordinateurs compatibles qui sont certes moins élégants, mais bien meilleur marché.
Le prix exorbitant s’explique par les grandes exigences de Steve Jobs en matière de composants et de design qui étaient déjà responsables de l’échec de l’Apple III. Le directeur Michael Scott mute Jobs dans l’équipe Macintosh. Le Lisa bénéficie de critiques positives dans la presse, mais après le boom initial, les ventes s’effondrent. Plus tard, Jobs enterre littéralement les derniers restes de ce fiasco.
En 1984, Apple réussit un gros coup marketing avec le Macintosh. Son lancement est annoncé à l’occasion du Superbowl par le légendaire spot publicitaire « 1984 », dont le réalisateur n’est autre que Ridley Scott. Le spot est une référence au roman du même nom de George Orwell, il dépeint le Mac comme un rebelle face au Big Brother IBM sans le nommer explicitement.
Plus qu’une avancée technique majeure, le Macintosh est une révolution en matière de design et d’utilisation. Il hérite de nombreux concepts du Lisa, comme la souris, et privilégie systématiquement le WYSIWYG, les icônes, les menus et le glisser-déposer. Associé à l’imprimante laser LaserWriter et au logiciel de mise en page PageMaker, le Macintosh s’impose dans un nouveau secteur : la publication assistée par ordinateur. La conception de magazines, de brochures et plus tard de site Internet passe par Apple.
Vendu pour tout juste 2500 USD, le Macintosh ne coûte qu’un quart du Lisa, mais reste toutefois un produit premium, car là aussi Jobs tient à des composants onéreux. De plus, face au monde des PC IBM en pleine expansion, le Mac semble être un univers parallèle fermé. Ses débuts sont difficiles. En interne, des fossés se creusent entre les différentes divisions de produits. L’équipe de l’Apple II sous Steve Wozniak se sent lésée. En effet, bien que l’ancien ordinateur continue de générer la majeure partie du chiffre d’affaires, les flux de capitaux sont majoritairement consacrés au développement du Lisa et du Macintosh.

Même au niveau de la direction, les luttes de pouvoir s’intensifient. En 1983, Steve Jobs recrute l’ancien CEO de Pepsi Cola, John Sculley, pour devenir le nouveau directeur. Mais en 1985, le fondateur d’Apple se brouille avec Sculley lui reprochant les résultats décevants du Macintosh. Jobs finit par demander au conseil d’administration de choisir entre lui et Sculley. Le conseil se range derrière le CEO et retire à Jobs la direction de l’équipe Macintosh, le fondateur quitte donc l’entreprise.
Le Newton ne vous dit rien ? Alors, vous n’êtes pas les seuls. Comme toute la période sans Steve Jobs, le « Personal Digital Assistant » (PDA) est un produit qui mérite de tomber dans l’oubli. Il marque en 1993 la première tentative sérieuse d’informatique mobile par Apple sous la direction de John Sculley. Le Newton s’utilise avec un stylet, reconnaît votre écriture et contient calendrier, notes et communication dans un format qui se glisse dans la poche.

On pourrait qualifier le Newton d’ancêtre de l’iPad, mais la technologie n’est pas au point. En pratique, le PDA pâtit d’une faible autonomie, d’un matériel lent et d’un manque de fiabilité notoire concernant la reconnaissance d’écriture. Les médias se moquent des notes mal comprises par la machine. Le prix élevé de 1000 dollars fait le reste. Apple s’accroche à l’idée pendant plusieurs versions, mais l’appareil ne sera jamais adopté en masse.
Pour Apple, le Newton symbolise la période difficile des années 1990 marquées par de nombreuses lignes de produits, une stratégie floue et des parts de marché en baisse. En 1993, les déficits sont considérables. L’échec du Newton scelle le départ de Sculley. Son successeur, Michael Spindler, échoue lui aussi à redresser la barre. Il est donc démis de ses fonctions en 1996.
Le CEO qui lui succède, Gilbert Amelio, fait revenir Steve Jobs en 1997 en rachetant sa nouvelle entreprise neXT. Apple est au bord du gouffre et, comme ses prédécesseurs, Amelio est bientôt démis de ses fonctions par le comité d’administration. Steve Jobs reprend les rênes, même si ce n’est qu’à titre provisoire. Il tire un trait sur le Newton et de nombreux autres projets. La vision d’un compagnon numérique à écran tactile réapparaît des années plus tard sous une forme plus aboutie avec l’iPhone et l’iPad.
L’iMac G3 de 1998 est considéré comme le symbole du renouveau d’Apple. Steve Jobs est de retour. L’ordinateur tout-en-un coloré dans un boîtier transparent est le premier gros coup du designer de légende Jony Ive. Il rompt avec l’uniformité grise des autres PC et fait le choix radical de se détacher des anciens standards comme le lecteur de disquettes. Il privilégie l’USB, une configuration Internet simple et un message clair : « It just works. »
Du point de vue stratégique, l’intérêt de l’iMac ne se situe pas seulement au niveau du design. Après le retour de Jobs, Apple réduit son portefeuille à quatre lignes de produits. L’iMac s’adresse au grand public et doit attirer une nouvelle clientèle alors que le Power Mac et le PowerBook sont destinés aux professionnels. Un accord avec Microsoft garantit le développement d’Office pour Mac et apporte un investissement de plus de 100 millions de dollars. Jobs apporte la dernière pierre à sa stratégie en 1999 avec l’iBook, le PC portable grand public.
L’iMac est un succès total. Il se vend mieux que tout autre ordinateur auparavant et Apple renoue avec les bénéfices. Cet ordinateur tout-en-un établit la marque comme lanceuse de tendances sur le marché grand public et prépare le terrain pour une famille de produits intégrée dont le design, les logiciels et les services sont harmonisés. Cette philosophie fait la singularité d’Apple encore aujourd’hui.
Au tournant du millénaire, Apple est à nouveau confrontée à une chute des ventes. Le marché des PC est saturé, le matériel Mac est de plus en plus distancé par la concurrence des processeurs Intel. À cela s’ajoutent des retards dans le lancement du nouveau système d’exploitation Mac OS X. En octobre 2001, Steve Jobs lance le premier produit non Mac depuis le Newton : l’iPod.

Le lecteur MP3 mobile marque la transformation d’Apple, ancien fabricant d’ordinateurs devenu entreprise lifestyle. « 1000 chansons dans votre poche » est plus qu’un slogan. L’iPod combine un disque dur rapide, le port FireWire (une nouveauté à l’époque) et une utilisation intuitive grâce à la molette cliquable. Avec iTunes et plus tard iTunes Music Store, un écosystème fermé naît.
L’iPod arrive sur un marché en plein bouleversement. L’industrie de la musique et les consommateurs sont confrontés à la numérisation, Napster et les sites de partage de fichiers favorisent la piraterie. Apple se positionne en passerelle entre les maisons de disques et les utilisateurs : téléchargement légal, synchronisation facile, mais contrôle strict des formats et des appareils. L’iPod devient une poule aux œufs d’or et fait d’Apple une marque grand public. En 2002, la capacité de stockage augmente, passant de cinq à 20 Go, et le lecteur devient compatible avec Windows. Sa part de marché dépasse les 70 % en quelques années.
Des critiques s’élèvent toutefois en raison des formats propriétaires et de la dépendance à l’écosystème d’Apple. Mais le succès donne raison à Steve Jobs. Avec l’iPod, les chaînes d’approvisionnement, la fabrication et les structures de vente au détail d’Apple doivent passer à un tout autre niveau. L’expérience acquise constituera la base du futur boom de l’iPhone, de l’intégration matérielle et logicielle au marketing en passant par la production de masse.
Alors que le marché du PC se tourne vers l’ordinateur portable au milieu des années 2000, Apple suit la tendance. En 2006, l’entreprise passe des puces PowerPC aux processeurs Intel. Le MacBook et le MacBook Pro deviennent soudainement bien plus performants et économes que les ordinateurs portables Apple précédents. Le nouveau matériel ouvre également la porte de l’univers Windows : Boot Camp permet désormais d’installer le système d’exploitation de Microsoft.
En 2008, Steve Jobs dévoile le premier MacBook Air en le sortant d’une enveloppe kraft. L’« ordinateur portable le plus fin du monde » au profil effilé est entièrement fabriqué en aluminium. Son pavé tactile est compatible avec le Multi-Touch et sa connectique réduite au minimum, ce qui lui vaudra les mêmes critiques que le premier iMac. Ce dilemme entre forme et fonction caractérise Apple encore aujourd’hui. L’accent sur le design et l’intégration entre régulièrement en conflit avec les besoins des professionnels qui souhaitent la réparabilité, l’évolutivité et des interfaces standard.
« Un iPod, un téléphone, un communicateur Internet. Ce ne sont pas trois appareils différents, mais bien un seul. On l’appelle l’iPhone. » Au MacWorld 2007, Steve Jobs présente l’appareil qui changera pour toujours Apple et le monde entier. Pour plaisanter, il commence par montrer une image d’un iPod muni d’un cadran téléphonique, au grand amusement du public. À l’heure des films ultraléchés, j’aimerais tant revenir à ces légendaires présentations en public.
Le smartphone d’Apple n’a pas de touches et opte à la place pour le Multi-Touch sur un écran de 3,5 pouces : un concept révolutionnaire ! Techniquement, la première version est limitée sur de nombreux aspects, mais peu importe. L’iPhone devient un must have comme aucun produit avant lui. C’est le lancement le plus réussi d’Apple jusqu’à aujourd’hui.
Le tournant se produit en 2008 avec l’App Store. Apple crée une plateforme sur laquelle des développeurs externes peuvent vendre leurs applications, le groupe contrôlant l’infrastructure, la facturation et la sélection. Ce modèle commercial est encore aujourd’hui l’un des concepts les plus profitables du secteur, mais fait aussi l’objet d’actions en justice pour pratiques anticoncurrentielles.
Les années suivantes, l’iPhone connaît un développement fulgurant et fait d’Apple l’une des entreprises les plus cotées au monde. En 2010, le concept de commande tactile et l’App Store s’étendent à l’iPad. Ce sera le dernier produit majeur développé sous Steve Jobs. Le fondateur d’Apple meurt d’un cancer en octobre 2011.
Avant sa mort, Jobs désigne son directeur général Tim Cook pour lui succéder. Cook restructure l’entreprise dans les années qui suivent et surtout optimise les chaînes d’approvisionnement. Il essuie des critiques, car depuis qu’il est aux commandes, Apple ne sort plus d’innovations du calibre de l’iPhone. Mais du point de vue entrepreneurial, c’est un sans-faute pour le nouveau CEO. Il multiplie le chiffre d’affaires, les bénéfices et la valeur boursière.
Sous la direction de Cook, Apple développe en interne de plus en plus de composants pour ses appareils. Cela réduit la dépendance aux autres fabricants et permet une meilleure intégration matérielle et logicielle. Les investissements en valent la peine : depuis fin 2020, le groupe californien fabrique ses propres processeurs pour l’iPhone et pour ses ordinateurs. Le M1 est une révolution en matière d’efficacité énergétique.

Le M1 MacBook Air survole la concurrence. C’est un ordinateur portable de travail abordable, avec une grande autonomie et des performances impressionnantes pour un design sans ventilateur. Il est rapidement suivi par des modèles Pro avec des processeurs plus puissants et également plus efficaces que ceux d’Intel et AMD. La domination technique d’Apple sur le marché des ordinateurs portables se poursuit encore. Avec le MacBook Neo, la marque a même récemment investi la catégorie des petits budgets.
L’ère de Toom Cook touche à sa fin. Les rumeurs de son départ se font plus insistantes depuis quelque temps. Il devrait passer le relais dans deux ou trois ans au plus tard. Le candidat le plus probable pour le remplacer est John Ternus, actuellement à la tête de l’ingénierie matérielle. À 50 ans, il correspond à l’image d’Apple. Il est assez jeune et apprécié des équipes. Il prend de plus en plus de responsabilités.

Après Steve Jobs, le génie du marketing, et Tim Cook, le spécialiste des chaînes d’approvisionnement, le prochain CEO pourrait donc être un ingénieur. Il sera intéressant de voir s’il décidera d’un nouveau cap permettant au groupe de renouer avec l’innovation radicale. Que retiendra-t-on au moment du prochain cinquantenaire ?
Nous en parlons dans le [dernier épisode de notre podcast Angefressen] en suisse allemand.
Mon empreinte digitale change régulièrement au point que mon MacBook ne la reconnaît plus. Pourquoi ? Lorsque je ne suis pas assis devant un écran ou en train de prendre des photos, je suis probablement accroché du bout des doigts au beau milieu d'une paroi rocheuse.
Des informations intéressantes sur le monde des produits, un aperçu des coulisses des fabricants et des portraits de personnalités intéressantes.
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