
Point de vue
400 millions ne suffisent pas : le "Superman" de James Gunn déçoit
par Luca Fontana

Selon Tom Rothman, qui se trouve à la tête de la division cinéma de Sony, la recette pour redonner vie au grand écran est claire : réduire la publicité, baisser le prix des billets et offrir une meilleure expérience. Tout le monde doit faire des sacrifices, sauf lui. Est-il sérieux ?
Chaque année à Las Vegas, le CinemaCon rassemble le gratin d’Hollywood et les exploitants de salles. Au programme de cette grand-messe du cinéma : la présentation des films très attendus et les perspectives qu’ils offrent à l’industrie. Lors de cette édition 2026, Tom Rothman prend la parole devant son auditoire et n’hésite pas à lui asséner, avec une franchise toute relative, que la gestion de ses salles laisse à désirer.

Il y a trop de publicités avant le film. Le pop-corn est trop cher. On ne tient pas assez compte de l’expérience. « Il faut sortir du piège publicitaire » (en anglais), s’insurge-t-il. Le phénomène est tel que certaines personnes planifieraient délibérément d’arriver en retard, uniquement pour échapper au flot interminable de publicités, manquant même les bandes-annonces des films à venir. Et, sans doute la déclaration la plus marquante de sa prise de parole : le cinéma se doit de retrouver des tarifs accessibles au plus grand nombre.
J’acquiesce d’un signe de tête tout en levant les yeux au ciel.
Tom Rothman a raison. Je suis tout à fait d’accord. L’expérience du cinéma est bel et bien abîmée, et les dégâts sont bien trop profonds pour être effacés par de simples discours. Quand il y a (au moins !) vingt minutes de publicité avant un film dont le billet coûte plus de 20 francs et qu’il faut compter 15 francs de plus pour du pop-corn avec une boisson, ce n’est plus une agréable soirée cinéma, mais une bonne raison de rester chez soi devant Netflix.
Tom Rothman dénonce clairement et sans détour cette faille du système. Très bien, mais il ferait bien de commencer par balayer devant sa porte : ce sont les studios, Sony compris, qui sont en grande partie responsables de la situation dans laquelle se trouvent les exploitants de salles de cinéma aujourd’hui.
La raison est pourtant simple : tout se joue dans la façon dont les recettes de billetterie sont partagées entre les studios et les exploitants de salles. Selon la moyenne historique aux États-Unis, les studios conservent environ 50 % (en anglais) de l’ensemble des recettes au box-office. Vous trouvez peut-être ce deal équitable, mais ce n’est pas le cas.
Selon des initiés, pour les superproductions, les grands studios négocient jusqu’à 90 % (en anglais) des recettes de billetterie du week-end de sortie ; soit le moment où les recettes sont les plus élevées. Ce n’est que dans les semaines qui suivent, lorsque les recettes commencent naturellement à s’essouffler, que la part reversée aux studios repasse enfin en dessous du seuil des 50 %. Quiconque refuse ces conditions n’a tout simplement pas le droit de projeter le film.

Que reste-t-il donc aux exploitants de salles de cinéma ? Du pop-corn. Des boissons sans alcool. Et justement ces interminables blocs publicitaires avant le film, dont Tom Rothman se plaint avec tant d’éloquence. Il ne devrait cela dit pas s’en étonner. Les longues plages de publicité avant les films ne sont pas uniquement dues à la volonté de l’industrie cinématographique de maximiser ses profits. Il s’agit d’une stratégie de survie dans un modèle que les studios ont eux-mêmes conçu.
Car pointer du doigt les exploitants de salles qui cherchent à compenser leurs pertes par la publicité, quand on leur a confisqué la majeure partie de leurs recettes de billetterie, c’est un peu comme mettre le feu à la maison de son voisin avant de s’indigner de sa consommation d’eau.
Ce qui manque complètement dans le discours de Tom Rothman (et ce que personne n’a sans doute osé dire à voix haute à Las Vegas), c’est la véritable question : quand va-t-on sérieusement discuter d’une renégociation de la répartition des recettes ?
Tant que les studios continueront d’accaparer la plus grande part des recettes de billetterie tout en réduisant toujours davantage la fenêtre d’exclusivité en salle (les films atterrissant désormais sur les plateformes de streaming en quelques semaines à peine), les exploitants de cinéma resteront les mains liées, sans réelle capacité d’action. Pas de marge de manœuvre signifie : pas d’investissements dans l’expérience, des billets toujours plus chers et des publicités toujours plus longues. Redonner au cinéma ses lettres de noblesse passe avant tout par un soutien financier concret aux exploitants de salles. Ce n’est pas une vision idéaliste, mais une évidence économique.
Tom Rothman le sait. Il travaille dans ce secteur depuis des décennies, il connaît les chiffres, il connaît les contrats. Son intervention n’en reste pas moins audacieuse. Il faut bien reconnaître qu’il appartient à quelqu’un de son rang et de son influence d’oser mettre ces questions sur la table devant un tel auditoire. Cela dit, ses paroles restent un appel moral sans fondement économique.
Même si elles sonnent bien.
J’écris sur la technologie comme si c’était du cinéma – et sur le cinéma comme s’il était réel. Entre bits et blockbusters, je cherche les histoires qui font vibrer, pas seulement celles qui font cliquer. Et oui – il m’arrive d’écouter les musiques de films un peu trop fort.
Vous lirez ici une opinion subjective de la rédaction. Elle ne reflète pas nécessairement la position de l’entreprise.
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