
En coulisse
Confessions d’un accro au shopping
par Thomas Meyer

« Une personne sur cinq est au bord de la dépendance aux achats », affirme Christina Messerli. Pourtant, presque personne n’en parle. Dans cette interview, cette experte en addiction m’explique comment vous pouvez savoir si votre partenaire a besoin d’aide à ce niveau.
L’autre jour, j’étais allongé dans mon lit et je jouais avec mon téléphone au milieu de la nuit. J’avais eu une semaine stressante et j’ai réservé un voyage en Thaïlande sur un coup de tête, pour une somme bien plus élevée que ce que j’avais prévu. Mais surtout... alors que je venais tout juste de rentrer de Thaïlande. Est-ce que j’ai un problème ?
Je ne saurais le dire comme ça. Comment t’es-tu senti après ?
J’avais un peu honte. Qui réserve deux voyages en Thaïlande à si peu d’intervalle ?
Ce qui est intéressant, c’est que tu dis avoir traversé une période de stress. Cela montre que tu te rends compte toi-même que, parfois, c’est peut-être dans cet état d’esprit que tu fais des achats, en espérant que cela te sauve sur le moment. Mais c’est justement cela qui, peu de temps après, te procure généralement une sorte de malaise.
D’où vient ce malaise ?
Tu te demandes sans doute si c’est toi qui contrôles ton comportement, ou si tu te laisses influencer. Je ne voudrais pas faire toute une histoire de ce voyage en Thaïlande, mais cette situation comporte un élément qui peut être le signe d’achats problématiques : ton malaise personnel. Malheureusement, beaucoup de gens font simplement l’impasse là-dessus, l’ignorent, et se retrouvent ainsi pris dans un tourbillon.
Qu’entend-on par « beaucoup de monde » ?
Selon les statistiques officielles, 5 % de la population suisse souffre d’une véritable addiction aux achats, c’est un fait, mais une personne sur cinq se trouve dans une situation à risque. Nous parlons ici d’un ordre de grandeur similaire à celui de la dépendance à l’alcool, voire légèrement supérieur.
Comment savoir si je fais partie de ces 20 % ?
Tu pourrais par exemple te demander si tu as déjà subi des conséquences négatives à cause de tes habitudes d’achat, des tensions dans ta relation, ou encore si tu as déjà dépassé ton budget et ainsi te retrouver sans argent à la fin du mois. Le gros problème, c’est que le passage d’un comportement à risque à un comportement addictif s’effectue généralement de manière insidieuse. Peut-être que tu as un comportement à risque parce que tu fais toujours des achats lorsque tu es frustré, mais tu peux compenser cela. Puis survient un événement inattendu, une rupture ou une perte et tu ne connais pas d’autre stratégie que celle de faire du shopping. C’est à ce moment que le comportement à risque se transforme en addiction.
Cela concerne-t-il tout le monde de la même manière ? Ou certaines personnes sont-elles plus exposées au risque ?
En principe, la dépendance peut toucher n’importe qui, mais comme elle est multifactorielle, c’est-à-dire qu’elle peut avoir plusieurs causes, le risque n’est pas le même pour tout le monde. Le parcours de vie, par exemple, rentre en compte. Les personnes qui grandissent avec des parents dépendants ont cinq fois plus de risques de développer elles-mêmes des problèmes de dépendance. Parallèlement, les conditions structurelles jouent un rôle important. Dans quelle mesure suis-je informé et quelles sont les valeurs en vigueur dans une société ? Autrefois, ce sont surtout les femmes qui étaient touchées par l’addiction aux achats, aujourd’hui, ce sont tout autant les hommes, et ils achètent surtout des produits numériques.
Est-ce que le fait d’acheter en ligne ou en magasin a une incidence sur l’addiction aux achats ?
Le commerce en ligne a marqué un tournant dans le développement de l’addiction aux achats et en est un facteur déterminant. Avec cette méthode, on peut faire des achats en ligne 24 heures sur 24, et même depuis son lit, il n’y a pratiquement aucune limitation liée aux contraintes du monde réel. L’addiction aux achats est étroitement liée à la disponibilité. À cela s’ajoutent des algorithmes qui ciblent la personne, cela touche souvent des personnes vulnérables dont l’estime de soi n’est pas très stable. C’est un thème central chez les adultes qui souffrent d’addiction aux achats et surtout chez les adolescents.
Pourquoi ?
Les jeunes sont particulièrement exposés à ce risque, car ils passent leur temps à scroller et à se comparer aux autres. Avec la multitude de réseaux sociaux, la peur de passer à côté de quelque chose s’intensifie. Le FOMO, qui veut dire « Fear of Missing Out » et que l’on peut traduire par « La peur de passer à côté de quelque chose », peut également accroître la pression d’acheter davantage, et à un moment donné, le fait d’acheter devient un moyen de réguler ses émotions.
Le fait que les gens puissent simplement renvoyer leurs achats en ligne ne résout-il pas le problème, du moins sur le plan financier ?
En réalité, cela repose sur deux idées fausses. Premièrement, les personnes qui ont beaucoup d’argent prennent parfois conscience de leur problème lié à leur comportement d’achat seulement après un certain temps, mais la souffrance qu’elles ressentent est la même. Elles aussi ont honte d’avoir par exemple 17 sacs à main dans leur armoire. Deuxièmement, les accros au shopping ont plutôt tendance à accumuler les objets, car si elles retournaient des articles, quelqu’un pourrait remarquer que quelque chose ne va pas.
Thomas Meyer, rédacteur et contributeur de notre magazine décrit dans cet article de manière assez saisissante son addiction aux achats. Thomas Meyer souffre de dépression et de TDAH. Quel est le lien avec son addiction ?
Comme le fait d’acheter, et surtout le moment plein d’anticipation qui précède l’achat, provoque une libération de dopamine dans le cerveau, cela peut exercer un attrait considérable sur les personnes atteintes de TDAH. À l’instar d’autres addictions ou comportements addictifs, l’addiction aux achats s’accompagne souvent de troubles psychiques et de maladies mentales, les experts parlent alors de comorbidité. Cependant, ce phénomène reste encore trop peu reconnu et est trop souvent tabou.
Qu’entends-tu par tabou ?
Les personnes concernées considèrent leur addiction aux achats comme une faiblesse. Elles n’en parlent pas et restent seules avec ce problème et à long terme, cela peut mener à une spirale descendante. Thomas Meyer le décrit aussi de manière frappante : au début, on achète pour ressentir une brève montée de dopamine, lorsque cela devient une habitude, cette sensation s’atténue, tandis que les effets négatifs s’amplifient et puis, tout à coup, on achète parce que cela nous soulage. Le shopping constitue ce bref moment où l’on peut se détendre, cependant immédiatement suivi par un sentiment de culpabilité que l’on cherche à effacer en faisant encore plus d’achats. Lorsqu’on est pris dans ce cercle vicieux, on éprouve des sentiments très difficiles, qui peuvent aller jusqu’à la haine de soi. On a honte, alors on cache son comportement et on n’en parle pas. Le fait que le shopping ait une connotation positive n’aide pas vraiment.
Parce qu’on reçoit des compliments sur ses nouveaux vêtements sympas ?
Oui, par exemple. Le fait d’acheter est presque devenu un symbole de bonheur en soi. Ce n’est pas le cas avec les jeux d’argent, car les gens savent que c’est dangereux et donc que c’est donc réglementé par la loi. En revanche, en matière de shopping, le mantra est plutôt : acheter rend heureux. Tant qu’une chose est perçue comme positive, elle est aussi plus facile à dissimuler. Beaucoup de personnes souffrant d’addiction aux achats ne savent souvent pas exactement quel est leur problème. L’addiction aux achats est une addiction silencieuse, c’est pourquoi il faudrait investir davantage dans la sensibilisation, tant auprès des personnes concernées que de leur entourage.
Ok. Alors par exemple un de mes potes se pointe pour la troisième fois cette semaine avec une veste en cuir flambant neuve. Comment réagir sans mettre notre amitié en péril ?
En général, les gens se mettent sur la défensive quand on leur en parle. Il peut également arriver qu’après trois ou quatre propositions d’invitation en lançant parfois « Tu sais, tu peux venir quand tu veux ! » la personne finisse soudain par accepter. Tu peux aussi aborder le sujet de manière directe : « Au fait, j’ai lu un article sur l’addiction aux achats. » Faire preuve d’empathie aide beaucoup : « J’ai un mauvais pressentiment » ou « Je m’inquiète pour toi ». L’important, c’est d’instaurer le dialogue, car il répond à un besoin, je l’ai notamment remarqué dans la section des commentaires de votre article sur Meyer. Des personnes concernées et des personnes intéressées s’y sont rencontrées, elles ont commencé à aborder la question de l’addiction aux achats et ont ensuite échangé sur les stratégies qui les ont aidées.
Quelles peuvent-être ces stratégies ?
Cela dépend de chaque personne. Ce qui est certain, c’est qu’il est important d’en parler et de comprendre ce comportement. Il s’agit ensuite de déterminer quelle fonction revêt le fait d’acheter pour soi et quel besoin se cache derrière, puis il faut trouver des activités qui font du bien, comme le sport, le fait de passer du temps avec des amis, s’intéresser et se documenter sur un sujet qui passionne la personne concernée... L’objectif étant de répondre à la question : de quoi ai-je besoin et comment puis-je vivre et satisfaire ce besoin autrement ?
Alors, je dois totalement arrêter d’acheter en ligne ?
Pas nécessairement. L’important, et c’est ce que souligne aussi Thomas Meyer, est de se fixer des objectifs personnels réalistes. Il n’est pas nécessaire de se priver totalement, il est même conseillé de se laisser une certaine marge de manœuvre. L’essentiel dans ce processus est de mieux se connaître soi-même.
Thomas Meyer a tenu un journal de ses achats.
Oui, c’est une bonne idée. Il suffit d’observer. Quand tu achètes quelque chose, note-le. Note aussi l’état d’esprit dans lequel tu te trouvais à ce moment-là, et combien d’argent tu as dépensé. Inutile d’enjoliver les choses, il suffit de consigner les faits. Au bout d’un certain temps, tu te rendras peut-être compte que c’est plus que ce que tu pensais.
À partir de quand faut-il demander de l’aide ?
J’aimerais que les gens réagissent le plus tôt possible, dès qu’ils ressentent ce malaise ou quand le fait d’acheter a des conséquences négatives pour eux. Souvent, les gens viennent nous voir très tard, ou alors c’est le service de conseil en matière d’endettement qui les envoie chez nous, ou encore le médecin généraliste.
Est-ce une erreur de consulter son médecin traitant ?
Pas du tout, il faut chercher de l’aide partout où c’est possible. Auprès des amis et de la famille, puis chez nous, auprès de psychothérapeutes ou de médecins. Nous constatons toutefois que de nombreux professionnels en savent encore trop peu sur l’addiction aux achats, car ils ne sont pas sensibilisés à ce sujet. Nous travaillons également là-dessus.
On dirait que c’est un combat un peu vain, qui te fait plutôt brasser de l’air... Tu ne te décourages jamais ?
Je ne désespère pas, mais je vais te raconter quelque chose. Il y a quelque temps, j’ai participé à une émission de télévision sur ce sujet. À mes côtés se trouvaient deux psychologues extrêmement brillants qui travaillent pour un site de vente en ligne allemand. Ils ont mené des expériences sur des consommateurs et des consommatrices et les ont équipés de capteurs pour découvrir les comportements qu’ils adoptaient et comment faire pour les retenir plus longtemps sur la plateforme. Ça donnait par exemple : « Là, il a brièvement hésité, là, il va peut-être partir ; là, il faut qu’on l’attrape. » J’étais stupéfaite de voir combien d’argent l’industrie dépense pour nous traquer, nous, les acheteuses et acheteurs. L’être humain devient un objet. Le fait que des psychologues et d’autres spécialistes se laissent instrumentaliser et développent de plus en plus de « dark patterns » (c’est-à-dire des techniques de manipulation) m’a choquée. Ils ont apparemment oublié qu’il y avait des êtres humains de l’autre côté. Interrogés à ce sujet, ils ont répondu que chaque personne était responsable d’elle-même. En tant que spécialistes, nous devons contrer cette attitude et y opposer quelque chose.
Tu as évoqué les dark patterns, lesquels te dérangent particulièrement ?
Tous ceux qui font croire aux gens qu’il y a une fausse urgence ou une pénurie artificielle. « Cinq autres clients sont en train de consulter ce produit », etc. Il y a aussi une technique très perfide qui vise à inspirer confiance : celle qui utilise les données personnelles. « Nous savons ce que vous voulez, et en un clic, nous avons exactement ce qu’il vous faut. »
Nous ne voulons certainement pas de dark patterns dans notre boutique, Digitec Galaxus. Mais notre clientèle apprécie nos publicités et souhaite bénéficier d’une expérience d’achat personnalisée. Où faut-il donc fixer la limite ?
Une vision manichéenne ou une division entre le bien et le mal n’apporte rien, nous devons tenir compte de la complexité. Il ne faut pas tout interdire, mais il faut de l’information et de la transparence et c’est pour cette raison que j’ai apprécié l’article de Thomas Meyer. Cet article, et surtout les échanges dans les commentaires montrent qu’il n’y a pas que des clients très réticents sur votre plateforme.
Nous venons d’ajouter une nouvelle fonctionnalité qui permet à notre clientèle de suivre ses dépenses et de se fixer des limites. Elle peut également choisir de ne plus voir s’afficher certains modes de paiement à crédit. Ces mesures sont-elles judicieuses ?
Ça a l’air génial, c’est en quelque sorte aider les gens à s’aider eux-mêmes et c’est exactement le genre de fonctionnalités que Thomas Meyer souhaitait et mentionnait dans son article. Il aurait préféré que quelqu’un vienne le voir pour lui parler de ses achats répétés. L’important, c’est que les utilisatrices et utilisateurs de votre plateforme voient que ces options existent, il ne faut surtout pas les cacher.
Est-ce que cela suffit ? Ou pourrions-nous en faire davantage ?
J’ai quelques idées, allant des initiatives les plus accessibles à celles de plus grande envergure. Le simple fait d’aborder le sujet de l’addiction aux achats sur les plateformes de vente en ligne constitue déjà une avancée importante. Lorsque les gens peuvent en parler ouvertement, comme dans vos commentaires sous les articles, cela favorise la prise de conscience et réduit les réticences. Ce format peut facilement être développé davantage, par exemple, vers un forum qui favorise les échanges et permet des dialogues avec des personnes très intéressantes comme Thomas Meyer. Pour de nombreuses personnes concernées, un tel accès facile peut constituer un premier pas utile. En complément, vous pourriez proposer un auto-test permettant aux utilisatrices et utilisateurs de réfléchir à leur comportement d’achat et de mieux le cerner. Il serait également judicieux d’intervenir auprès des consommatrices et consommateurs lorsqu’un comportement d’achat potentiellement à risque se dessine. Cela pourrait se faire par le biais de remarques discrètes ou d’un lien vers des services d’aide adaptés, comme safezone.ch.
Ne risque-t-on, à un moment donné, de traiter par inadvertance une grande partie de la clientèle avec condescendance ?
C’est, dans une certaine mesure, un dilemme. C’est quelque chose de nouveau qui peut paraître déconcertant au premier abord, mais en fin de compte, c’est une question d’état d’esprit. Qu’est-ce qui est important pour nous en tant qu’entreprise ? La pression de la croissance a conduit certaines entreprises à accepter en partie cette dépendance et l’utilisent même comme un moyen de fidéliser leur clientèle. Là, vous pourriez dire : « Nous nous opposons à cela, nous voulons une clientèle autonome, informée et surtout en bonne santé. Nous fournissons des informations et abordons ouvertement les sujets tabous. » Vous êtes déjà des pionniers en matière de transparence. Pourquoi ne pas l’être aussi en matière de prévention et de détection de l’addiction aux achats ? Cela pourrait alors constituer un autre argument clé de vente qui vous permettrait de vous démarquer des autres.
Je m’occupe de politique, d’économie et de société pour Digitec Galaxus. M’accommodant de mon syndrome de tsundoku, j’aime aussi accumuler des livres chez moi sans forcément les lire.
Des informations intéressantes sur le monde des produits, un aperçu des coulisses des fabricants et des portraits de personnalités intéressantes.
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